Je vais, une fois n'est pas coutume, comparer l'incomparable. N'attendez pas trop de droit non plus dans ce post, je laisse les détails à des praticiens blogueurs bien plus aguéris que moi. Cependant mon opinion est beaucoup moins tranchée que la leur en l'espèce.
Quant à Orelsan d'abord, voici une opinion non fondée en droit mais en bon sens (excusez du peu). Relativement mesurée en plus, ce qui devient rare. Une seule précision à apporter: la chanson incriminée ("Sale Pute") n'était pas prévue au festival de toute façon. Mais ça ne change pas la question de fond que je voulais exposer, à savoir la mise en perspective de deux phénomènes récents (judiciaires/juridiques/médiatiques/hystériques).
Et voilà pour le droit. Eolas le précise très justement: "ce n'est pas un problème de mots, c'est un problème de camp." C'est malheureusement vrai. De même je ne peux qu'approuver quand il souligne le danger de réserver la liberté d'expression aux bien-pensants qui bénéficieraient de l'imprimatur. Cela me rappelle trop les pitreries de Descartes, personnage attachant tant il était inauthentique et faux, "philosophe" qui s'est battu en duel dans les rues plusieurs fois pour des intrigues auxquelles les femmes n'étaient pas étrangères (c'est déjà autre chose que de leur "déboiter la machoire"), mais "philosophe" qui a surtout vaincu l'épistémologie, bloquée pendant 150 ans à cause de ses âneries. Oui ça n'a rien à voir. C'est mon blog. La porte est là.
Quant au problème de camp, certes, quand une rappeuse chante en répondant qu'elle va émasculer le poète, tout le monde est content. On aura un Farinelli au prochain Printemps de Bourges et cela ne traumatise personne.
En même temps, sur un plan purement empirique... quelle est la proportion de faits réels de violence envers les femmes, comparée à la proportion de Farinelli ? Quels sont les moyens de défense physiques, immédiats et concrets d'une femme face à un individu qui se comporterait comme le personnage fictif de la chanson en question ? La réponse est simple: ce personnage n'est pas fictif. Ce n'est pas Orelsan, évidemment, mais il existe, sous quelque nom que ce soit, et la justice ne peut intervenir qu'a posteriori. C'est même un paradigme actentiel (yes! ça y est je l'ai placée!). Avec sa victime habituelle et habituée.
La liberté d'expression, je la défendais ici. Dans un cadre radicalement différent, lorsqu'une association anti-fumeurs (pardon, anti-tabac) assignait une association animant un site internet et forum pour amateurs de cigares. La presse s'était fait (un peu) l'écho de cette action en justice, bien avant l'audience. La première différence, fondamentale, avec la problématique Orelsan est la suivante: Orelsan a fait l'objet d'une censure initiée non par un juge mais par un représentant de l'Etat. Mes amis havanophiles ont été poursuivis en justice, par une association qui se donnait pour mission de faire de la loi Evin le nouveau Petit Livre Rouge. Il ne s'agit donc pas, dans le second cas, de censure, même si au-delà du droit (je vous avais prévenu) l'objectif poursuivi est le même: circonscrire voire annihiler les possibilités d'expression d'une tierce personne sur un sujet lambda (et dans le second cas, exiger en plus le versement d'une somme d'argent). Et mon impression... c'est qu'il est plus facile aujourd'hui de défendre la diffusion des propos d'Orelsan, que de comprendre et tolérer le plaisir que peut éprouver un havanophile à la terrasse d'un café, un après-midi d'été, ou le plaisir que nous avons à échanger sur les vertus de telle ou telle vitole, l'intérêt de la maturation en cave, etc. Si la défense de la liberté d'expression se veut totale et hystérique comme on prétend que toutes les libertés fûrent défendues il y a 2 siècles (et les Gardes Suisses massacrés aux Tuileries, quelle liberté avaient-ils violée?), alors il n'y a pas de degré. Nous sommes dans le domaine de l'absolu, de la sacralisation du support textuel (au détriment de la lecture elle-même) et seule subsiste la limite de l'atteinte à une autre liberté. Il faut donc défendre avec la même ardeur les billets passionnés des amateurs de cigares et les mots d'Orelsan. Ce qui me chagrine, encore une fois, c'est que l'air du temps me souffle autre chose à l'oreille.
Othello! disent certains, pour évoquer un autre exemple de violence à l'égard des femmes, dans une oeuvre devenue incontournable. Tout comme j'en appelais à Gainsbourg pour défendre le droit pour les fumeurs d'échanger dans un espace "public", sinon le droit d'être fumeur. Certes. Othello, cependant, s'est suicidé en découvrant la vérité: Desdemone ne l'avait pas trompé. L'oeuvre a donc une orientation radicalement différente et s'achève sur un amour qui n'est pas exprimé par le pudique rappeur normand dans sa chanson.
Autre point de comparaison, j'écrivais notamment ceci pour le forum de havanophiles: "Doit-on attribuer à l'ensemble des justiciables, par une décision rendue au nom du peuple français, un niveau d'infantilisme et de débilité tel qu'ils ne seraient pas capables à la lecture de ces pages, de résister à l'appel des toxines ? Ne serait-ce pas une insulte directe et sans ambiguïté à notre égard à tous ?"
Peut-on raisonner ainsi quant aux faits imaginés dans la chanson d'Orelsan ? Je ne m'y aventurerai pas. Les chiffres sont trop accablants et le constat d'une bêtise réelle, active et banalisée ne peut pas sincèrement être nié.
Quant à l'argument tenant à dire "il vous suffit de ne pas l'écouter", j'ai peur de ne pas comprendre la pertinence. En effet, les propos en question sont diffusés, donc par définition ils vont être écoutés, et selon le degré de jugement et l'environnement personnel de tel ou tel auditeur, soit disqualifiés comme l'exemple d'une bêtise insondable, soit encensés, chantonnés, repris et placés au rang de modèle. Quand le petit barbu hirsute affirme qu'il faut rayer un Etat de la carte, il ne suffit pas de ne pas l'écouter, car il a peut-être le doigt sur le bouton, a minima il peut être préoccupant. En plus il menace l'intégrité physique de toute une population. N'est-ce pas là l'ambition de violer d'autres libertés fondamentales ? Quand les havanophiles prennent un plaisir scandaleux en échangeant au sujet de leurs vitoles préférées sur Internet, même combat: après tout ils ont le doigt sur le briquet et menacent toute une population de leurs volutes nauséabondes. Quand un rappeur donne l'exemple d'exprimer son désamour par un passage à tabac, dès lors que ce tabac là ne fait pas de fumée...
Dans quelles proportions la norme et le réel se conditionnent-ils mutuellement?
Dans quelles proportions l'art et le réel se conditionnent-ils mutuellement ?
Quelle est la responsabilité de chacun ?
Comme l'écrivait Shakespeare dans ses Sonnets: "Les écouteurs aux fous méchants font peu défaut / Garde de droits regards, si ton coeur même est faux."
Ma "conclusion hors-propos" (c'est ma spécialité) est double: D'une part les Iago et les fabricants de cigarettes ont de beaux jours devant eux. D'autre part le droit est bel et bien la seule "créature" qui pourrait tuer l'art.
Ma conclusion sur Orelsan: Oui, il est honteux que l'autorité étatique s'arroge le droit d'interdire un artiste. Mais une fois condamnée la méthode, censure au lieu de jugement, je me moque bien du résultat, n'étant pas client. Il est également honteux de diffuser les propos incriminés. Je m'inquiète beaucoup plus, sincèrement plus, de la signification sociale du phénomène. Des mots employés. De l'engouement. Mais plus encore de la hiérarchie inavouée entre les "tares sociales", hiérarchie édictée par l'inconscient collectif et prenant la force de la coutume par le truchement des messages martelés par une intelligentsia et des médias qui prétendent être le canal privilégié de l'analyse, du recul et de l'impertinence lumineuse, tandis qu'ils ne sont ni plus vigilants, ni plus éclairés ni mieux intentionnés que le personnage de la chanson. Donc, non, je ne défendrai pas la liberté d'expression d'Orelsan. Ca tombe bien, il n'avait pas besoin de moi. Je finis mon Partagas D4, aux arômes épicés et capiteux avec cette petite note végétale que même le dernier tiers ne peut éradiquer, et me félicite de cette passion qui favorise ces moments magiques pour ceux qui préfèrent la boucler et réfléchir. Le Havane, lui, me trouvera toujours à ses côtés pour le défendre.



